{100 cibles} Trafic interrompu

100 cibles - Trafic interrompu

L’affichage en gare n’indique aucune perturbation au moment d’arriver sur le quai 2B – c’est un fait suffisamment rare pour être signalé. Il est 16h32 et mon train arrive dans six minutes. J’attend comme à mon habitude au pied de l’escalier par lequel je suis descendu et, plutôt que de pianoter sur mon téléphone comme la plupart des autres personnes qui patientent – ou s’impatientent, je regarde autour de moi. Des jeunes étudiants échangent quelques rires après une rude journée de cours, les talons aiguilles d’une femme martyrisent le sol en claquant un peu trop à chacun de ses pas tandis qu’un homme en costume cravate demeure statique – hypnotisé ? – devant l’écran de son smartphone. Rien de bien original en soi, et ce n’est pas ce grand adolescent en face de moi qui sera la preuve du contraire. Mais allez savoir pourquoi, je me suis mis à le décortiquer sous tous les angles. Des baskets vertes aux pieds – avec des lacets bien faits, un jean qui n’est pas troué – je n’ai jamais compris l’intérêt d’acheter un pantalon déjà abimé – un sweat un peu trop ample et une paire d’écouteurs dont j’ose imaginer qu’il en sort un son plutôt rock. Il tape un peu du pied, je ne sais pas si c’est le rythme d’une chanson mais c’est assez décousu. Je ne vois pas ses yeux parce qu’il est de profil, il tourne la tête dans la direction opposé à la mienne, sûrement pour voir si le train arrive. Il appréhende peut-être qu’il soit en retard alors qu’il n’est prévu que dans deux minutes. Il jette un oeil sur son téléphone, furtivement, avant de le remettre dans sa poche. Il remet correctement la bretelle de son sac à dos, lève la tête vers ce ciel gris qui ne lâche aucune perle de pluie. Je me surprend à remarquer chez lui des signe d’impatience à mesure que le temps passe, comme si le train devait lui ramener quelqu’un ou lui apporter quelque chose. Il fait un pas en avant pour mieux voir au loin ce train qui, enfin, est à l’approche. Comme beaucoup, il y a cette satisfaction de se dire qu’enfin, on va rentrer chez soi à l’heure et retrouver sa famille ou ses amis. J’imagine ce petit gars – pas si petit d’ailleurs – déposer son sac chez lui et se sentir libérer du poids de cette journée, se décharger de tout le stress accumulé en allumant la télévision et… Et en fait, ma réflexion s’est stoppée net. Il s’est tourné vers moi pendant une fraction de seconde. Suffisamment longtemps pour que je puisse y voir quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Et que je ne souhaite à personne de voir. Un regard rempli d’un vide immense, éteint ou bien… inexistant. Je suis la dernière personne qu’il regarde, qu’il alerte, qu’il méprise, qu’il appelle avant de commettre l’impensable. Le temps s’est arrêté, je crois même que quelque chose est mort en moi en même temps que lui, au moment où il a mis fin à ses jours en sautant devant le train. 

« Suite à un accident grave de voyageur, le trafic est interrompu. »

{100 cibles} Les feuilles mortes

100 cibles - Les feuilles mortes

Parait-il que l’amour rend aveugle ; aveugle des autres. En observant des couples amoureux on finit souvent par constater que, dans leur euphorie sentimentale, ils ne parviennent plus sortir de leur cocon. De ce nid dans lequel ils papillonnent, se déplument un peu, roucoulent beaucoup et battent des ailes pour monter plus haut et partir plus loin. Plus loin des autres, les autres qu’elle ou lui, ces autres qui ne proposent ni bisous ni câlins ni tendresse. Les amoureux se suffisent l’un à l’autre, se nourrissent de promesses et se bercent de projets. Cela va souvent trop loin et un peu trop vite mais qu’importe, c’est beau. Il y a une naïveté entremêlée de sincérité, de belles paroles influencés par des élans affectifs et des gestes tendres offerts dans l’attente et l’espoir d’une réciprocité. Il y a un peu d’égo aussi, c’est vrai, pour démontrer sa réussite sur le plan sentimental, surtout lorsqu’il ne reste plus que celle-ci. Et puis tout ça fait oublier le reste… Le reste ? Y aurait-il autre chose en dehors de l’amour ?

Parmi les symptômes de la « maladie d’amour », il y a ce voile qui fait perdre de vue le « reste » et les « autres ». Ceux qu’on définit comme étant amis ou proches et qui se retrouvent en un claquement de doigt – ou le temps d’un baiser – au second plan lorsque l’épanouissement amoureux métamorphose le coeur en l’upgradant dans sa version 2.0 – pour reprendre un langage plus moderne. Les romantiques d’une autre époque diront qu’il bat la chamade sans forcément savoir ce qu’est la chamade, mais qu’importe, ça tambourine fort et ça fait perdre les pédales. On en vient à sourire de façon niaise, à faire des plans sur la comète, à croire soudainement a ce qu’on prétendait encore hier ne jamais croire. Dans les cas extrêmes, on entend piailler des oiseaux sur le refrain d’une chanson Disney. Ça transpire d’amour mais en vérité, ça commence à sentir mauvais.  

Les proches ou amis se confondent au loin, derrière le rayon de soleil du ou de la bien-aimé(e) qui prendra toute la place dans le ciel bleu de l’existence. Parce qu’il ne faut pas de nuages, on sacrifiera l’amitié homme-femme en cas de jalousie, et en ne prenant pas le risque d’échauder l’autre par un dialogue perdu d’avance ; la compréhension à ses limites quand il s’agit de possession. Et les concessions ? Elles se font rarement dans les deux sens et il devient plus facile de regarder en face de soi plutôt qu’autour, de glorifier le grand amour plutôt que ses formes dérivés, confondues avec les dérives. On brûlera sur un autel les sorties entre amis si elles venaient à prendre trop de place, on privatisera l’amoureu(se)x, sait-on jamais si la confusion des liens venaient à faire surgir un quiproquo désastreux. On évitera aussi l’usage de mots trop doux pour les autres, car un pan du vocabulaire est désormais réservé à l’usage unique de son âme soeur, notion d’exclusivité oblige. Et puis, sait-on jamais si un brin de tendresse entre deux êtres venait à entrainer la mort d’un couple. Bah oui, on ne sait jamais après tout, quand on ne fait pas confiance.

L’amitié sera donc soumise à restrictions, de façon logique mais souvent de manière disproportionnées. La jalousie – toujours elle – pourrait devenir prétexte aux disputes – dont on dit pourtant tant de bien pour se rassurer lorsqu’elles sont là. On accordera la priorité à l’équilibre amoureux, multipliant de façon exponentielle le temps alloué à l’homme ou à la femme de sa vie – expression qui, au passage, montre bien la démarcation profonde avec le reste du monde. La joie d’un couple le rend souvent égocentré sur lui-même, devenant raison d’être et de vivre quand le reste n’est plus que divertissement. Il suffit de constater les réactions d’un couple qui, s’il ne se voit que peu de temps quotidiennement, entraine un manque bien plus marqué que des amis ne s’étant pas vu depuis plusieurs semaines. Ce sont généralement les mêmes qui disent placer l’amour et l’amitié sur la même échelle d’importance mais qui se mentent à eux même. 

Elle vit pour et à travers lui. Il vit pour et à travers elle. Plus rien d’autre ne compte… ou presque. Lorsqu’il faut un confident, parce que le couple bat légèrement de l’aile ou qu’il ne s’auto-suffit plus, le champ de vision s’élargit. L’être – un peu moins – aimé réapparait, tel un fantôme blessé dans son coeur insaisissable. Ou lorsqu’il lui faut de la compagnie, parce que son couple est séparé pour un temps ou une raison définie. C’est alors qu’une plage horaire se libère, qu’un trou demande à être bouché. L’abandon ouvre des portes, offre des opportunités aux « moins bien que lui / elle » mais bon, ça fera l’affaire. Tout cela ne comblera pas le manque affectif, quoique ça pourra en rassurer certains. Quand le bonheur amoureux est en suspend, il envahit encore les pensées, attribuant une couleur un peu morne à la compagnie des autres. Ces autres qui compensent mais ne remplacent pas, qui n’ont pas la même valeur et qui ne servent, au fond, qu’à faire passer le temps.

L’amour entre deux êtres qui porte une majuscule fait trop souvent oublier celui qu’on écrit avec une minuscule et que l’on destine aux proches. L’un est grandiose et exclusif quand l’autre est essentiel et généreux. Sans sa majuscule, il est moins exigeant, plus libre, moins fidèle mais pas moins loyal. Il s’offre à qui le mérite, à qui veut bien le recevoir et l’offrir en retour. Il rééquilibre, réconforte et répond aux doutes, aux humeurs et aux blessures. Il n’est pas moins fiable ou moins fort, juste plus petit… trop petit pour que certains le remarque. Avec sa majuscule, le couple qui papillonne égoïstement dans son petit nid d’amour oublie que l’arbre sur lequel il est posé fait partie d’une forêt. Qu’ils ne sont pas les seuls à prétendre à ces rôles d’amoureux parfaits et aux idéaux dont ils se nourrissent jusqu’à en vomir. L’amour est une composante de la nature, de cette forêt de couples ; mais elle n’a pas été créée pour que l’on s’appuie exclusivement sur une seule branche, au risque qu’elle se brise. Et ce n’est pas un tas de feuilles mortes laissé au pied de l’arbre qui viendra amortir la chute.

Ecrit le 18 octobre 2017

{Volutes féminines} Rendez-vous sur le trottoir

VF - Rendez-vous sur le trottoir

Il est bientôt minuit et les phares des voitures défilent devant cette femme joliment vêtue et sa cigarette, bergère nébuleuse qui l’accompagne dans une virée solitaire et dangereuse. L’une s’embrase tandis que l’autre s’embarrasse. Sur le bord du trottoir, elles partagent un destin en commun, tracé d’un crayon à la mine brisée. Toutes les deux se mettent à nu pour vivre de chaleur, attendent de provoquer la flamme puis s’éteignent subitement, ne laissant qu’un semblant de plus grand-chose. La femme use de sa cigarette pour tuer le temps et la réduire en vulgaires chimères ; parce que chaque soir, les minutes s’apparentent à un piètre commerce de chair, un exhibitionnisme malheureux pour récolter de modestes billets. Pour vivre un peu quand il fera jour. La cigarette quant à elle use de la femme pour salir ses poumons comme d’autres souillent son corps ; parce qu’entre deux clients pas très recommandables, il faut bien consumer sa peine, remplacer la baise par la braise pour foutre sa santé en l’air. Pour ressentir l’enfer autant que de le vivre, s’y inviter le plus vite possible pour quitter ces nuits de débauche. D’ailleurs, voilà qu’une voiture s’arrête à quelques mètres. Un homme en descend, affamé de chair, gorgé d’égoïsme et assoiffé de luxure. Il ne reste qu’un court instant, car il ne paie qu’un temps limité ; il vide son sac puis s’en va, sans état d’âme. Son coeur est toujours désempli d’amour, son entrejambe est soulagé. Il n’était rien de plus qu’un client désireux de tromper sa femme avec une étrangère dont il se foutait bien. Seule la prestation de service devait rendre honneur au salaire qu’il lui reverserait. Le silence et l’ignorance importaient davantage que l’éthique et les sentiments. Ce n’est que du sexe comparable à une cigarette, un échange vif et destructeur suggérant le bien-être de façon subversive. De cette passion éphémère surgit une violence passagère, désarmante. Une relation malsaine et factice qui entame le moral et meurtrit le physique. Une passade qui s’achève par un piétinement, reléguant femme et cigarette au même statut de malpropre. La sensation atroce de finir au fond d’un caniveau, au bord d’un précipice. Mais les points communs s’arrêtent là. Avec sa jupe orange et son air aguicheur, le tabac est une catin prédisposée à passer à l’acte, sans abus de conscience. La nicotine se prostitue pour promouvoir le besoin, soumettre son détenteur et le détruire progressivement. La femme est sacrifiée sur le bord de la route, réduite à gagner sa vie en se soumettant aux désirs des hommes, immolant son corps désormais dévasté de l’intérieur. Des similitudes quant au devenir de l’une et de l’autre, mais des oppositions quant à leurs intentions. Le plus cruel finalement, c’est que l’homme a sûrement oublié que la femme n’est pas un objet. Qu’elle ne s’allume pas comme la putain de cigarette qu’elle tient entre ses doigts, et qu’elle ne se jette pas sur un lit comme on jette un mégot sur le sol. Au bout du compte, il ne reste de ces relations d’un soir que la fumée qui se dérobe sur le bord de la route, invitation flottant dans les airs pour signaler une belle-de-nuit en attente, un brasier dans la pénombre qu’il vaudrait mieux éteindre plutôt que d’en raviver les flammes.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} La prophétie

VF - La prophétie

Accoudée au rebord de sa fenêtre, elle balaye du regard l’horizon, avant de fixer son attention sur les multiples réverbères qui éclairent son village et qui lui rappellent ces innombrables cierges allumés dans l’église. Cette église où elle n’ose plus entrer, préférant commettre le pêché de prendre ses cigarettes pour les fumer religieusement. 

Cela fait quarante ans qu’elle croit aux vertus du tabac, bien plus qu’à ces gros pavés remplis de pages dans lesquels on raconte un tas d’histoires aux fidèles désespérés, pour leur donner de l’espoir et charmer leur allégresse. Elle a fait ce choix de rester terre à terre et de n’envisager aucune autre existence après celle-ci, célébrant la vie et embrassant la mort en s’allumant une nouvelle cigarette. Elle agit au nom d’une évasion passagère qui n’a rien d’illusoire, s’échappant vers un paradis où le corps brûle pour se préparer à l’enfer. 

Pendant le temps qu’il faut à d’autres pour prononcer une prière, la crucifixion de l’objet dans sa main lui scarifie le corps au nom de son entêtement. La promesse d’arrêter de fumer, qu’elle souhaitait immortaliser d’un signe de croix sur le calendrier, n’est plus qu’un lointain souvenir, un caprice inassouvi. En bonne brebis égarée, dictée par l’addiction plutôt que par ses convictions, rongée par ses malheurs ou par ses sautes d’humeur, elle se sacrifie sur l’autel du vice. Sur son testament, elle préfère consentir que la mort n’est que la continuité de ses actes, le résultat d’un cancer, celui des poumons certes, mais surtout de son obstination et de son dévouement pour la divine cigarette. 

Elle admet qu’au moins, la prophétie « Fumer tue » écrite sur chacun de ses paquets et promise aux dépendants est avérée, qu’elle n’est pas qu’un appât pour attirer de frêles esprits. Elle est une vérité sans évangile et une hérésie de renom pour laquelle elle se montrera fidèle jusqu’à son dernier souffle. 

« C’est à la lueur sur son visage que l’on verra son chagrin, jusqu’à ce qu’elle retourne dans la terre, d’où elle a été prise ; car elle n’est que cendres et elle retournera dans les cendres. »

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.