{Volutes féminines} Des sourires sous la brume

Au premier coup d’oeil, c’est son sourire qui captive l’attention. La courbure de ses lèvres dessine un sentiment gracieux et rassurant. Mais une fraction de seconde plus tard apparaît l’intrus. Cette fumée qui grimpe vers le ciel, le long de son bras, ébranle ce délicieux enjouement avant que ne vienne le geste tant redouté, contradiction d’une expression radieuse qui, le temps d’une inhalation, s’empare de cette humeur positive. Un acte délibéré provoquant un violent paradoxe, où la cigarette s’est invitée dans une situation inappropriée, dans laquelle elle n’avait ni sa place ni sa raison d’être. Visiblement épanouie au bras d’un compagnon qu’elle regarde amoureusement, rien ne semble expliquer la nature de cette nuée bleue qui vient ternir ce beau tableau. Elle sautille de bonheur, se met à rire aux éclats mais la cigarette est toujours là, en toile de fond, tel un détail insignifiant sur une peinture. Nature abstraite salissant un bonheur équivoque, son omniprésence remet en question les apparences et perturbe l’équilibre. Son sourire est un leurre, une griserie voilant une grise mine. Le caractère fébrile de la jeune femme est pris en flagrant délit lorsque le filtre atteint ses lèvres, crispant son visage, chassant la gaieté et laissant apparaître une plaie béante. Elle nourrit son mal-être pour lui imposer le silence. Pour préserver un bonheur de façade, une euphorie insuffisante et éphémère. Noyée dans un flot de fumées, la joie résiste pourtant ; jusqu’à ce que les sourires finissent par se dissiper sous la brume.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

[Chronique] Colorful

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Date de sortie cinéma : 16 novembre 2011
Durée : 2h06min
Genres : Drame, Fantastique
Un film d’animation japonais de Keiichi Hara

Synopsis

Un esprit gagne une deuxième chance de vivre à condition d’apprendre de ses erreurs. Il renait dans le corps de Makoto, un élève de 3ème qui vient de mettre fin à ses jours. L’esprit doit endurer la vie quotidienne de cet adolescent mal dans sa peau. Avançant à tâtons, s’efforçant de ne pas reproduire les fautes de Makoto, il va finalement découvrir une vérité qui va bouleverser son existence.

Mon avis

J’ai mis longtemps avant de voir Colorful. Il faisait parti de ces films qu’il me tenait à coeur de voir car il avait éveillé une certaine curiosité à travers son résumé qui contrastait avec la jaquette du bluray. Peut-être une appréhension, la peur d’être déçu… Pourtant, bon sang qu’est ce que ce film est bouleversant, profond et réaliste. Il me sera difficile de résumé avec justesse ce que ces deux heures de film ont provoqué en moi, c’est juste le genre de film qui me fait dire que l’animation japonaise sait mieux traiter que quiconque des problèmes fondamentaux de notre société.

Ici, le suicide et la réincarnation sont au coeur de l’histoire, mais la prostitution sera aussi évoquée avec un certain recul, juste de quoi nous faire réfléchir. Les sujets traités sont très sensibles mais le ton adopté dans la narration est plus léger – pas de dramatisation ou de surenchère – et les personnages sont attachants – sauf le héros, qui nous rappelle que souvent, nos comportements et réactions sont disproportionnés et irréfléchis. Alors on s’agace de voir son attitude, de le voir baisser les bras, de manquer de clairvoyance alors que nous-même ne ferions peut être pas mieux à sa place. Le film est construit de manière pertinente, il y a une vraie sensibilité derrière chaque personnage, je retiens particulièrement celui de la mère de Makoto, mais aussi de la jeune Hiroka.

Esthétiquement, le film est très agréable même s’il n’est pas d’une beauté aussi transcendante que la manière dont il traite certains propos ; mais on se moque bien de ce genre de détails lorsque la beauté se trouve ailleurs. J’ai été touché et ébloui par ce film, que je recommande à toutes celles et ceux qui voudraient comprendre notre société, prendre conscience de la gravité de certains actes et remettre en question les choix et comportements que nous pouvons avoir.

Notation 6

Un film éblouissant de réalisme et d’intelligence.

Galerie

{Volutes féminines} Mort addict

Elle se souvient de la première fois qu’elle s’est mise à se maquiller. Ses lèvres bien rouges devant le miroir, ça lui donnait fière allure. Une féminité sans égal, une certaine classe qu’on pouvait lui envier. Ce n’était plus la même. Enfin si, mais en mieux. Plus en confiance, plus attirante. Ce geste gracieux d’un rouge à lèvres flambant neuf qui caresse sa bouche, qui sublime son visage en le voilant d’une teinte écarlate et éclatante s’est vite révélé indissociable de son quotidien. Il lui devint indispensable de se peinturlurer de maquillage, parce qu’elle aimait plaire et se révéler audacieuse, embrassant son rouge à lèvres à longueur de temps pour raviver cette fierté flamboyante. Elle avait du charme mais elle préférait désormais se cacher derrière un baiser sanglant et provocant. Se dévergonder pour plaire davantage, instrumentaliser son attitude pour éveiller l’attention. Si le fond de teint venait voiler ses imperfections, son rouge à lèvres en garantissait une en superposant tour à tour des coloris toujours plus toxiques, et rehaussant le caractère superficiel de sa nouvelle personnalité. Une dépendance au désir de plaire était née, elle ne pouvait plus sortir sans maquillage, de peur de décevoir celles et ceux qui s’étaient mis à l’aimer pour sa beauté surfaite. Tromper les apparences et jouer les allumeuses avec son bâton pour marquer l’adversaire était devenu un jeu. Ses proies s’empourpraient quand elle leur soufflait au visage les mots qu’ils voulaient entendre, sans se douter que les traces ne partiraient pas sur le col de leur chemise. Qu’elles aient été framboise, coquelicot, carmin ou fuchsia, la dangerosité restait la même et l’issue inchangée. Perdue sous une couche de gloss toujours plus brillante, son corps et son âme vendus au diable, les flammes ardentes ont peu à peu consumé sa beauté illusoire. Son addiction au rouge à lèvres ne l’a pas tuée, mais elle lui a fait oublier qui elle était vraiment.

5. Mort Addict

Extrait du mort-né tome 2 des Volutes féminines.

{100 cibles} « J’aime »

J’aime ton image, ton portrait, ton paysage, ton instant de vie. J’aime la représentation furtive et éphémère de ton partage, de ton souhait d’exister à travers moi. J’aime l’abstrait, le simple, le beau, l’inutile, le banal et tout les qualificatifs que l’on peut te donner en un regard avant que tu ne disparaisses sous une énième glissade de mon doigt. J’aime ce que tu écris sans même l’avoir lu, j’aime ta personne sans chercher à te connaitre, j’aime cette chose que tu exposes sans la volonté de savoir ce que c’est. J’aime aussi ce qu’il ne faudrait pas aimer, ta tristesse ou ta colère, tes larmes ou ta violence qui transpire derrière ce cliché et dont j’ignore volontairement tout. J’aime la manipulation, la sournoiserie, l’égoïsme et le narcissisme. J’aime juste l’idée que tu m’aimes en retour, c’est d’ailleurs pour cela que je répète souvent mon geste en t’aimant du bout des doigts. J’aime sans avoir de recul, sans engagement, sans implication émotionnelle, sans autre motivation que celle que tu t’intéresses à moi. J’insiste et ne cesse de prouver que j’aime ce que tu transmets derrière ces plans fixes, ces photographies que je survole par politesse, par habitude et surtout par désir d’attirer ton attention. J’aime te voir tomber dans mes filets et qu’à ton tour, tu viennes me suivre et me dire que tu m’aimes une fois, puis deux, puis sans cesse. Te sentir dépendant de moi à travers ces petits riens futiles que je partage sans pudeur, sans retenue, sans grande passion parce qu’ils ne sont qu’intermédiaires pour t’amener jusqu’à moi. J’aime vivre sous tes yeux, te montrer à quoi je ressemble avec mes nombreux selfies, te faire perdre ton temps avec ce que je fais d’inintéressant. J’aime l’idée de détourner ton attention, c’est pour ça que j’aime te rappeler que je suis là en venant t’aimer silencieusement. J’ose espérer que tu te satisferas de mon amour virtuel pour toi, que tu croiras en l’idée construite de toute pièce que tu as un minimum de valeur à mes yeux, alors que je n’ai pour seul souhait le fait d’être populaire au regard du plus grand monde. Pas seulement toi, vilain naïf qui continue de croire que j’aime ce qu’il fait. Désolé de te l’avouer, mais j’aime me prostituer de compte en compte pour vendre un sursaut de sympathie à celles et ceux qui manquent d’attention. J’aime imaginer leur petit sourire en coin au moment de consulter leurs notifications, ils s’en nourrissent comme un besoin d’alimenter leur pathétique égo. Moi je m’en goinfre, c’est vrai, mais mon nombril est friand de cet amour qui tombe comme des gouttes de pluie sur mon écran. Et puis, j’aime le fait que tu sois venu rejoindre les rangs de mon armée d’admirateurs, merci pour ce réflexe généreux que tu as eu envers moi quand j’ai simulé mon intérêt pour toi. Merci d’être aussi crédule et spontané, de suivre ce mouvement populaire qui créé des moutons égarés, qui vivent de petits riens abstraits et purement égoïstes. J’ai cette chance inouïe que beaucoup tombent dans mon enclos, ça me donne du plaisir car ça me donne la sensation d’exister. Tu sais, tu mérites de savoir que je n’ai en vérité aucune affection pour toi, tu es comme un numéro dans un annuaire téléphonique ou un mot dans un dictionnaire, tu fais parti d’une collection dont le but est de l’agrandir, pas de s’y intéresser. Quelque part, j’ai un peu de gratitude et de reconnaissance envers toi. Même si je n’ai pas le temps de te la témoigner, car mon smartphone me signale à l’instant que j’ai un nouvel arrivage de « j’aime » et qu’il me faut les contempler, en être fière. Ne sois pas triste d’apprendre que l’amour ici, c’est en vérité comme une monnaie d’échange pour être populaire. Plus tu en donnes, plus tu en reçois. Plus tu aimes les autres, plus tu apprécies qu’ils t’aiment. Plus ils t’aimeront, plus tu oublieras de les aimer. Puis tu finiras comme moi. Tu perdras le sens du mot « aimer » comme Facebook l’apprend au monde entier – et comme il l’a aussi fait avec le mot « ami ». Je suis devenue insensible, j’aime ne pas avoir à donner un sens profond à mes actes. J’aime m’en complaire, j’aime cette simplicité avec laquelle je peux te dire ouvertement et sans scrupules que oui, je t’aime… Je t’aime sans état d’âme, je t’aime sur Instagram.

Écrit le 3 octobre 2016