{100 cibles} « J’aime »

J’aime ton image, ton portrait, ton paysage, ton instant de vie. J’aime la représentation furtive et éphémère de ton partage, de ton souhait d’exister à travers moi. J’aime l’abstrait, le simple, le beau, l’inutile, le banal et tout les qualificatifs que l’on peut te donner en un regard avant que tu ne disparaisses sous une énième glissade de mon doigt. J’aime ce que tu écris sans même l’avoir lu, j’aime ta personne sans chercher à te connaitre, j’aime cette chose que tu exposes sans la volonté de savoir ce que c’est. J’aime aussi ce qu’il ne faudrait pas aimer, ta tristesse ou ta colère, tes larmes ou ta violence qui transpire derrière ce cliché et dont j’ignore volontairement tout. J’aime la manipulation, la sournoiserie, l’égoïsme et le narcissisme. J’aime juste l’idée que tu m’aimes en retour, c’est d’ailleurs pour cela que je répète souvent mon geste en t’aimant du bout des doigts. J’aime sans avoir de recul, sans engagement, sans implication émotionnelle, sans autre motivation que celle que tu t’intéresses à moi. J’insiste et ne cesse de prouver que j’aime ce que tu transmets derrière ces plans fixes, ces photographies que je survole par politesse, par habitude et surtout par désir d’attirer ton attention. J’aime te voir tomber dans mes filets et qu’à ton tour, tu viennes me suivre et me dire que tu m’aimes une fois, puis deux, puis sans cesse. Te sentir dépendant de moi à travers ces petits riens futiles que je partage sans pudeur, sans retenue, sans grande passion parce qu’ils ne sont qu’intermédiaires pour t’amener jusqu’à moi. J’aime vivre sous tes yeux, te montrer à quoi je ressemble avec mes nombreux selfies, te faire perdre ton temps avec ce que je fais d’inintéressant. J’aime l’idée de détourner ton attention, c’est pour ça que j’aime te rappeler que je suis là en venant t’aimer silencieusement. J’ose espérer que tu te satisferas de mon amour virtuel pour toi, que tu croiras en l’idée construite de toute pièce que tu as un minimum de valeur à mes yeux, alors que je n’ai pour seul souhait le fait d’être populaire au regard du plus grand monde. Pas seulement toi, vilain naïf qui continue de croire que j’aime ce qu’il fait. Désolé de te l’avouer, mais j’aime me prostituer de compte en compte pour vendre un sursaut de sympathie à celles et ceux qui manquent d’attention. J’aime imaginer leur petit sourire en coin au moment de consulter leurs notifications, ils s’en nourrissent comme un besoin d’alimenter leur pathétique égo. Moi je m’en goinfre, c’est vrai, mais mon nombril est friand de cet amour qui tombe comme des gouttes de pluie sur mon écran. Et puis, j’aime le fait que tu sois venu rejoindre les rangs de mon armée d’admirateurs, merci pour ce réflexe généreux que tu as eu envers moi quand j’ai simulé mon intérêt pour toi. Merci d’être aussi crédule et spontané, de suivre ce mouvement populaire qui créé des moutons égarés, qui vivent de petits riens abstraits et purement égoïstes. J’ai cette chance inouïe que beaucoup tombent dans mon enclos, ça me donne du plaisir car ça me donne la sensation d’exister. Tu sais, tu mérites de savoir que je n’ai en vérité aucune affection pour toi, tu es comme un numéro dans un annuaire téléphonique ou un mot dans un dictionnaire, tu fais parti d’une collection dont le but est de l’agrandir, pas de s’y intéresser. Quelque part, j’ai un peu de gratitude et de reconnaissance envers toi. Même si je n’ai pas le temps de te la témoigner, car mon smartphone me signale à l’instant que j’ai un nouvel arrivage de « j’aime » et qu’il me faut les contempler, en être fière. Ne sois pas triste d’apprendre que l’amour ici, c’est en vérité comme une monnaie d’échange pour être populaire. Plus tu en donnes, plus tu en reçois. Plus tu aimes les autres, plus tu apprécies qu’ils t’aiment. Plus ils t’aimeront, plus tu oublieras de les aimer. Puis tu finiras comme moi. Tu perdras le sens du mot « aimer » comme Facebook l’apprend au monde entier – et comme il l’a aussi fait avec le mot « ami ». Je suis devenue insensible, j’aime ne pas avoir à donner un sens profond à mes actes. J’aime m’en complaire, j’aime cette simplicité avec laquelle je peux te dire ouvertement et sans scrupules que oui, je t’aime… Je t’aime sans état d’âme, je t’aime sur Instagram.

Écrit le 3 octobre 2016

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