{Il était une femme…} Prologue ( Version 2017)

✎ Le déclic  ✎   Mercredi 4 octobre 2017 – 19h14 

« C’était le soir. Elle était assise sur ce banc, à l’ombre d’un arbre, pour s’éclipser de la luminosité des réverbères. Le lieu lui permettait d’être à l’abri des regards et l’obscurité garantissait sa tranquillité. Elle avait la vingtaine, les cheveux mi-longs et bruns. En empruntant le chemin qui passait devant elle, je ne m’attendais pas à ce que nos regards se croisent ainsi ; l’espace d’une seconde avait suffit à me révéler sa beauté, rare et précieuse. La résonance d’une légère familiarité semblait s’être immiscée dans cet effleurement soudain, contemplation fugace où le charme de cette demoiselle m’avait follement séduit. Mais ses yeux magnifiques trahissaient la tourmente que son geste s’apprêtait à exécuter. Une cigarette se mit à rougeoyer entre ses lèvres, laissant percevoir une détresse dont le bruit sourd fit rompre une corde sensible. Sa pureté dérobée exerça sur moi un magnétisme troublant, animant un sentiment indescriptible. L’étreinte d’une douleur inconsolable, en perpétuelle ébullition depuis que l’image d’un poison salissant ses lèvres et son corps ne cessait de me hanter. Et paradoxalement, cette brèche ne la rendait que plus attirante, ôtant l’ennui qu’aurait pu être un portrait lisse et parfait. Mais c’était étrange qu’un tel crève coeur me saisisse à ce point, me marque au fer rouge comme le rouge de ses lèvres embrassait sa cigarette. Je regrette d’avoir été incapable de briser le silence qui nous faisait obstacle, de n’avoir été que le spectateur désoeuvré de cet enchantement éphémère au triste parfum. Elle s’est posée en énigme en initiant ces mots, mais je me refuse de laisser périr son souvenir en le gardant inachevé. C’est pourquoi je pars en quête de sa beauté empoisonnée. »

✐ ✐ ✐

Ce soir-là, à peine était-il rentré chez lui qu’un nouveau fichier texte voyait le jour sur son ordinateur. Ce que Mick qualifiait pourtant d’indescriptible venait de prendre forme en quelques minutes, dans une frénésie presque surréaliste. Tout ça le dépassait, il fallait que les mots sortent de son esprit, qu’il jette son dévolu sur son clavier pour les libérer. Sa démarche n’avait pour seul but que d’exprimer l’admiration qu’il eut pour cette fille, et toute l’incompréhension autour de cet échange fugace. Ils s’étaient à peine vus mais cela l’avait profondément tourmenté, si bien qu’il écrivit ce texte comme si sa vie en dépendait. La certitude qu’elle était différente des autres lui fit prendre la ferme résolution de ne pas s’arrêter là et de la retrouver. C’était insensé, il le savait, mais elle lui avait fait perdre la raison et il refusait de croire que la réalité devait se résumer à la laisser filer entre ses doigts. Il voulait au moins se donner une chance de revoir son visage, de comprendre ce qu’il venait de se passer. Ça n’était pas un simple béguin, ni même un coup de foudre – à moins que la tempête qu’il put lire dans ses yeux puisse être la représentation de cet orage qui l’a littéralement foudroyé. Il se sentait bousculé par ses réflexions autour de cette cigarette qu’elle tenait fébrilement. Il ne parvenait pas à traduire décemment son geste, ne sachant plus s’il se faisait des films, s’il était en train de tout extrapoler ou s’il avait vraiment su lire en elle. C’est pourquoi il devint vital pour lui de partir en quête de réponses. De résoudre cette énigme qu’il évoque et que représentait cette jeune femme dont il ne connaissait que l’ombre et le regard, ainsi que la danse de sa fumée. Maintenant que le texte était rédigé, il voulu être sûr de ne surtout pas le perdre et l’enregistra. « Sans titre » devint alors « Le déclic ».

Mick aimait bien écrire, peut être pas au point de se considérer comme écrivain mais suffisamment pour que cela prenne une place fondamentale dans son quotidien. Il avait apprit à s’exprimer en poèmes pendant ses années de lycée, parlant d’amour bien sûr, mais aussi de sujets plus personnels et fatalement plus graves. Il appréciait de pouvoir embellir les sentiments par des rimes ou de donner une musicalité à son chagrin. La poésie avait ce don de rendre beau ce qui, dans la réalité, ne l’était pas. Et elle lui permettait de croire qu’un jour, il trouverait le courage d’offrir de ses mains une déclaration d’amour. Mais ce n’était encore jamais arrivé, il était bien trop timide pour ça. Toujours est-il que cette forme d’expression lui a permis de nouer un lien étroit avec l’écriture. L’avantage de communiquer indirectement lui permettait de trouver les mots qui lui échappaient à l’oral et d’éviter les maladresses – et encore, ce n’était pas toujours le cas. Mettre des formes à ce qui le tourmentait ou l’enthousiasmait lui permis de se remettre de ses peines, d’isoler ses émotions et d’exprimer ses joies. Mais à présent, il écrivait de façon aléatoire des textes en prose pour ne plus avoir à se soucier de certaines contraintes. Toutefois, il ne parvenait pas à aller au bout de ce roman qu’il avait débuté il y a huit ans et dont les premiers chapitres, qui gisent au fond d’un tiroir, attendent encore une suite. Il s’était promis de le finir un jour, mais il lui manquait quelque chose pour y parvenir. C’est pourquoi il ne s’engageait plus trop dans les longs formats depuis un certain temps, se contentant de noter des idées et de les accumuler, sans trouver le courage de leur donner corps. Jusqu’à cette rencontre qui lui avait donner un élan prodigieux dont il ne semblait plus être capable de se détacher. Une détermination remarquable l’habitait depuis ce soir où il avait fait de cette femme son héroïne, le temps d’un paragraphe.

2 réflexions sur “{Il était une femme…} Prologue ( Version 2017)

  1. J’aime beaucoup quand tu deviens le personnage central de ton histoire. Finalement c’est ainsi que cela doit être écrit. Écrire c’est prendre un risque, c’est se révéler. Sans cela les mots n’ont pas de sens. J’ai hâte de lire la suite.

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    • Merci Carina pour ta lecture, je suis très honoré de ta présence ici, et de lire ton appréciation ! J’espère que ce modeste roman saura susciter ta curiosité et te plaire au fur et à mesure que je te le ferai lire. En tout cas tu as raison sur le fait qu’écrire, c’est prendre un risque, celui d’être et de se révéler aux yeux des autres.

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