[Roman] Il était une femme… – Prologue

Le déclic  ✎  Mardi 2 octobre 2018 – 19h53 – Etang du moulin à vent

« C’était le soir. Elle était assise sur un banc, à l’ombre d’un arbre, pour s’éclipser de la luminosité des réverbères. Le lieu lui permettait d’être à l’abri des regards et l’obscurité garantissait sa tranquillité. Elle avait la vingtaine, peut-être plus, les cheveux longs et châtains foncés. En empruntant le chemin qui passait devant elle, je ne m’attendais pas à ce que nos regards se croisent ainsi ; l’espace d’une seconde avait suffit à me révéler sa beauté naturelle et désarmante. La résonance d’une légère familiarité semblait s’être immiscée dans cet effleurement soudain, contemplation fugace où le charme de cette demoiselle m’avait follement séduit. Mais ses yeux magnifiques trahissaient la tourmente que son geste s’apprêtait à exécuter. Une cigarette se mit à rougeoyer entre ses lèvres, laissant percevoir une détresse dont le bruit sourd résonna jusqu’au fond de mon être. Sa pureté dérobée exerça sur moi un magnétisme troublant, animant un sentiment indescriptible. L’étreinte d’une douleur inconsolable, en perpétuelle ébullition depuis que l’image d’un poison salissant ses lèvres et son corps ne cesse de me hanter. Et paradoxalement, cette brèche ne la renditque plus attirante, ôtant l’ennui d’un portrait trop parfait. C’était étrange qu’un tel crève coeur me saisisse à ce point, me marque au fer rouge comme le rouge de ses lèvres embrassait sa cigarette. Je regrette d’avoir été incapable de briser le silence qui nous faisait obstacle, de n’avoir été que le spectateur désoeuvré d’un enchantement éphémère au triste parfum. Elle s’est posée en énigme en initiant ces mots, mais je me refuse de laisser périr son souvenir en le gardant inachevé. C’est pourquoi je pars en quête de sa beauté empoisonnée. »


Ce soir-là, à peine était-il rentré chez lui qu’un nouveau fichier texte voyait le jour sur son ordinateur. Ce que Mick qualifiait d’indescriptible venait pourtant de prendre forme en quelques minutes, dans une frénésie presque surréaliste. Tout ça le dépassait, il fallait que les mots sortent de son esprit et qu’il se livre corps et âme pour les libérer. L’admiration et la fascination qu’il eut pour cette jeune femme pouvait paraître irrationnel tant ils s’étaient à peine effleurés, mais une poignée de secondes avait suffit à la graver dans sa mémoire. Il ne pouvait décemment pas mettre de point final à cette rencontre, animé par la conviction que cette femme était prodigieusement singulière ; une évidence fondée sur une intuition, une croyance somme toute relative entre deux parfaits étrangers. Cela pouvait être tout autant de la clairvoyance qu’une extrapolation. La seule certitude restait que ce bref échange de regards trouva en lui une résonance, un sens profond qui dépassait toute forme de logique. Cette jeune femme devint un tout pour lui : l’incarnation de l’espoir, du changement et du renouveau. Un électrochoc qui avait su le réanimer. Et en cela, c’était déjà un miracle à l’échelle de sa vie.

Au moment d’achever son texte, des pensées plus terre à terre ouvrirent la porte à ce doute maladif qui le cloisonnait dans son quotidien et remettait ici en cause la possibilité de la revoir. Il eut beau se jurer de rendre cela possible, ses chances restaient infimes. L’incertitude dominait dans cette équation complexe entre hasard et probabilités. Il fut si effrayé à l’idée qu’elle disparaisse à jamais de sa vie qu’il envisagea d’écrire la suite de leur rencontre, de manier l’imaginaire pour s’engouffrer dans une relation illusoire, au risque de s’y morfondre à jamais. Fort heureusement, il lui fut bien impossible de rédiger une telle fiction, d’user de mots factices pour bâtir un mensonge. Il se refusa d’inventer ce qu’elle pouvait être et ce qu’ils pourraient vivre ; en vérité, il était animé par le réel et ses possibles interprétations, par le destin et les coïncidences qui établissaient l’ordre des choses.

Le souvenir authentique que cette jeune femme lui avait offert quelques heures auparavant était tenace, pour ne pas dire obsessionnel. Il se sentit bousculé par ses réflexions autour de cette cigarette qu’elle tenait entre ses doigts, par sa posture et la gravité perçue dans son geste – qu’il ne parvenait pas encore à traduire. Et puis, il y avait ce contraste saisissant avec sa beauté, qui ne concordait pas avec l’image d’une fumeuse – bien qu’il pouvait exister des stéréotypes, cela ne collait pas à sa personne. Il subsistait une forme d’anomalie entre l’être et le paraître. Mick perçu cette dichotomie comme une allégorie, qu’il venait de décrire telle une pureté dérobée pour laquelle il se passionnait déjà. Il n’aurait su dire s’il avait tort ou s’il avait su lire en elle ; il ne parvenait pas à trouver les définitions, les substantifs et les adjectifs qui lui aurait permis de la définir avec précision. Il n’avait jamais ressenti un tel sentiment, une telle urgence entremêlée de curiosité. Ne restait pour lui qu’une seule issue, celle de partir en quête de réponses et de résoudre l’énigme qu’elle représentait. L’étincelle perçue dans ses yeux avait allumé un brasier au fond de lui, une métaphore dont il subsista une chaleur bien réelle. Alors qu’il eut fini de rédiger son texte, il voulu être sûr de ne surtout pas le perdre et l’enregistra. « Sans titre » devint alors « Le déclic ».

Quelques jours auparavant, Mick avait écrit sous forme de brouillon le bilan de sa vie ; un premier jet qui en disait déjà long sur son état d’esprit. Il y évoqua ses problèmes de santé et sa fatigue chronique liée à une dépression. Il admit son anxiété maladive qui lui provoquait des douleurs multiples, ainsi que son manque de confiance qui le cloisonnait dans une frustrante léthargie. Le poids de son abattement était si lourd à porter qu’il ne parvenait parfois même pas à se lever de son lit. Il dressa la liste de ses échecs plutôt que de ses réussites et tenta de décrire son passage à vide. Il s’interrogea sur le souvenir qu’il laisserait à ses proches s’il devait subitement disparaître. Qu’avait-il réussi à accomplir ? Qui se souviendrait de lui ? Qui viendrait à son enterrement ? À trente-quatre ans, il voulut exprimer ses rêves manqués et ses désillusions. Il y décrivit les sentiments qui l’animait, les peurs qui l’empêchait d’avancer. Submergé par les ressentiments, son texte devint pessimiste et moribond. Derrière tant de rancoeur et de désespoir subsistait néanmoins une certitude : l’écriture était la clé de sa guérison. Il avait depuis longtemps un roman enfermé à l’intérieur de lui, un roman qui donnerait du sens à sa vie ; mais une décennie plus tard, son récit en était encore à ses balbutiements, laissant ce trou béant dans son existence.

Il se sentait parfois au bord de la folie, avec ce sifflement incessant et ses voix intérieures qui ne cessaient de le noyer sous un flux de pensées. Meurtri par son impuissance et par les circonstances qui s’acharnaient contre lui, il ne parvenait pas à sortir de sa torpeur ; il hésitait constamment entre vivre ou faire semblant. Son corps, plongé dans une veille profonde, l’obligeait à passer son temps à regretter ce qu’il ne réussissait pas et ce qu’il ne réalisait pas. Un trop plein de questions restait sans réponses et des monologues intérieurs le prenaient en otage, faisant de lui une proie facile au doute, un spectateur désœuvré d’un quotidien vide de sens. Suite à ce bilan, qui resta inachevé, il fit la liste des personnes dont il n’avait plus de nouvelles et supprima de son téléphone les contacts qui n’avaient plus lieu d’être là. Il dû faire le deuil d’une dizaine de relations, admettre qu’il devait tourner la page. Il eu le sentiment qu’on l’avait oublié et qu’il finirait sa vie seul, avec cette vertigineuse impression de marcher sur un fil au-dessus d’un gouffre. Une légère brise aurait suffit à le faire chuter dans le vide, à tomber dans une solitude meurtrière. Il était sur le point de s’éteindre, de tout abandonner, jusqu’à ce que cette rencontre si particulière lui redonne un élan prodigieux. Une détermination remarquable l’habitait depuis ce soir où, le temps d’un paragraphe, il fit de cette jeune femme son héroïne.

2 réflexions sur “[Roman] Il était une femme… – Prologue

  1. Ravie de te relire et confiante pour toi. Ne lâche rien, l’écriture est un océan capricieux qui va et qui vient et qui ne rejette le superflu pour ne garder l’essentiel que lorsqu’il a décidé. 🌈❤

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    • Coucou Carina ! Merci infiniment d’être au rendez-vous pour venir me lire ! Ça faisait longtemps ! Et je m’excuse de ne pas avoir donné suite à ton précédent commentaire, j’avais hélas abandonné mon site internet et je n’ai même pas vu que tu y avais laissé un commentaire. Mais là, je veille au grain et je vais tâcher de proposer un peu de contenu en espérant que cela te plaise. Puis-je te demander ce que tu as pensé de ce prologue ? 🙂 Encore merci d’être là malgré mon long silence.

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