[Volutes féminines] Immortelle

L’exercice de réécriture est certainement mon préféré. A tel point qu’il m’empêche depuis plus de dix ans d’avancer et de finir la rédaction de mon roman. Les raisons sont simples et évidentes : je n’ai pas confiance en moi et, avec le recul et le temps qui passe, je pense que ma vision des choses évolue et (je l’espère) s’étoffe – en quelque sorte. Et puis, on porte tous un regard assez injuste et sévère sur de « vieux » écrits – même s’ils n’ont que six mois ! Toujours est-il que l’exercice de la réécriture me plait et me rassure. Car oui, avec ce manque de confiance en moi, j’ai besoin de me prouver que mon écriture est en constante évolution mais surtout, il est vital pour moi que cette évolution mène à la justesse des mots et de mon propos.

Dans le cadre de la nouvelle version des Volutes féminines, j’ai réécrit « Immortelle » dans deux intentions : lui donner davantage de « volume », le texte original étant bien trop court. Et changer totalement le point de vue en ajoutant un autre personnage (le photographe). La première version, vous le verrez, ne parle que de cette femme qui semble un peu superficielle voire narcissique. Elle se prend elle-même en photo – moi qui déteste les selfie, allez comprendre pourquoi j’ai écrit ça ! A la base, je tenais à ce que mes « Volutes » soient brèves, des portraits vraiment courts qui se focaliseraient sur la scène. Mais le défaut de la plupart d’entre-elles étaient de ne rien raconter.

Dans la réécriture, il s’agissait de mettre en scène cette femme et de l’accompagner d’un regard extérieur – le photographe. Et d’amener une réflexion sur la présence d’une cigarette au moment du portrait. Sur son sens, sur l’interprétation possible. Et de donner le sentiment à la lectrice/au lecteur qu’à travers cette seule scène, elle/il pouvait connaître suffisamment cette femme.

Et vous, que pensez-vous de cette « évolution » ? Merci de me le dire en commentaire 🙂

【Immortelle】– version 2016

Quelques artifices viennent sublimer sa beauté tout en créant un nouveau personnage. Du noir autour des yeux pour envelopper son regard, un peu de fond de teint pour parfaire son grain de peau, un trait de rouge pour souligner ses lèvres et une perruque écarlate. Tout est prêt. Elle s’allume une cigarette, comme une envie soudaine d’attraper l’objet pour en faire un accessoire artistique. Elle se regarde dans le miroir, cherchant à définir une posture qui puisse être esthétique, attractive et significative. Elle relâche une première fois la fumée, trop difforme pour être saisie. Elle peaufine en vitesse son maquillage, ajuste sa tenue et affine l’expression qu’elle a choisi d’afficher. Elle exhale une autre bouffée, moins éparse et plus harmonieuse, puis dépose l’engin à quelques centimètres du cadre pour lequel elle a opté. Elle appuie sur le retardateur avant de se mettre en place. Une émotion s’immisce sur son faciès dès lors que sa cigarette s’embrase. Une volute parfaitement maîtrisée glisse devant ses yeux, dans le timing idéal pour s’exhiber. L’appareil capture l’instant. Le visage de cette jeune femme devient portrait, l’image figée d’une fraction de seconde où l’acte à priori mortel peut désormais prétendre à l’immortalité.

【Immortelle】– version 2021

Avant la séance photo, elle se maquille légèrement ; du noir autour des yeux pour envelopper son regard, un soupçon de fond de teint pour cacher de minimes imperfections et un trait de rouge pour souligner ses lèvres. Tout est prêt pour le shooting. Le photographe s’enthousiasme devant la beauté de son modèle, et capture par rafales les différentes poses qu’il lui suggère de prendre. Son corps est un peu tendu et ses expressions manquent de naturel. Et puis, il fait un peu froid dans ce décor exubérant et surfait. Elle tente de se prêter au jeu mais son sourire reste crispé, ses attitudes un peu grossières. 

Il lui donne quelques conseils pour qu’elle parvienne à se détendre, pour qu’elle retrouve toute sa confiance. Il la complimente sur son élégance naturelle qu’il perçoit en dehors du shooting, sans se douter que sa volonté de mise en scène ôte l’essence-même de sa personne. De ce fait, elle s’efforce de jouer le rôle qu’on lui donne, celui de la jeune mannequin dont les attraits physiques se suffisent à eux-mêmes pour être capturés. Mais les portraits ne ressemblent finalement qu’à une beauté banale sans état d’âme, sans une once d’éloquence. L’objectif braqué sur elle agit comme une arme tuant toute émotion, laissant sous silence sa véritable identité ; une identité effacée au détriment d’artifices et de poses quelconques, engendrant des tableaux insignifiants qui relèguent toute forme de vérité au second plan. De la même façon que le maquillage dissimule les cicatrices au profit d’un corps façonné de faux semblants.

Le photographe prend alors conscience de son erreur, celle de fabriquer une beauté triviale, un fantasme déshumanisé. Plus grave encore, il s’évertue dans une quête de perfection sommaire et subjective, sans intérêt artistique ni propos à délivrer. Il fait de sa muse une femme artificielle, dénuée de sensibilité et de caractère. Cette mise en perspective le submerge de questionnements et interrompt la séance. Il propose à son modèle un temps de réflexion et lui demande de se démaquiller. Afin de ne plus être un mannequin de cire mais une femme du monde réel. Mais face à ses interrogations, il ne sait ni où ni comment la photographier sans perdre la réalité du moment, sans détruire le naturel de sa muse. Il se résigne un instant pendant qu’elle s’en va patienter au bord de la fenêtre pour fumer. 

Suspendu à son appareil, le photographe observe en secret la scène. En embrasant sa cigarette, la jeune femme fait irrémédiablement tomber le masque en exprimant une saisissante vérité. Derrière sa beauté étincelante apparaît alors un vice, une forme d’aveu. Un manifeste de son état d’esprit ouvrant en grand la porte de l’introspection. L’image qu’elle véhicule n’est fatalement plus la même, empreinte d’une émouvante mélancolie ; à moins qu’il ne s’agisse de réconfort ou d’insouciance. Il se décide alors à la prendre en photo à son insu tandis qu’elle exhale une volute harmonieuse. Le temps s’arrête. Il saisit au vol un portrait évocateur où l’acte apparait comme une échappée belle, une délivrance. Une parenthèse intime où la cigarette ponctue le message transmis par son regard afin d’exprimer les émotions les plus pures. 

La fumée apparaît sur les clichés comme un prolongement du corps ; les arabesques dessinent sa volonté, sa décision d’être en décalage avec le paraître. Elle se tourne vers lui tout en relâchant une expiration silencieuse. Une prise en flagrant délit en prise de vue. Le cliché qui en ressort est superbe. Un portrait tout en relief où sa beauté de chair retrouve sa beauté d’âme, où elle s’exprime dans un langage non verbal aux mille interprétations. Le poison rappelle sa condition humaine, mortelle, et l’éclat de ses yeux insuffle des sentiments abrupts. Elle lui sourit et le dialogue s’ouvre enfin. L’authenticité émane de ses lèvres à travers des volutes éthérées, des mots sans dissonance laissant apparaître des contrastes troublants et des nuances magnifiques. Capturée par l’appareil, la fumée apparait sibylline et vaporeuse dans des portraits singuliers où la jeune femme dévoile une beauté platonique. Naissent alors des allégories où l’acte à priori mortel peut désormais prétendre à l’immortalité.

{Volutes féminines} Des sourires sous la brume

Au premier coup d’oeil, c’est son sourire qui captive l’attention. La courbure de ses lèvres dessine un sentiment gracieux et rassurant. Mais une fraction de seconde plus tard apparaît l’intrus. Cette fumée qui grimpe vers le ciel, le long de son bras, ébranle ce délicieux enjouement avant que ne vienne le geste tant redouté, contradiction d’une expression radieuse qui, le temps d’une inhalation, s’empare de cette humeur positive. Un acte délibéré provoquant un violent paradoxe, où la cigarette s’est invitée dans une situation inappropriée, dans laquelle elle n’avait ni sa place ni sa raison d’être. Visiblement épanouie au bras d’un compagnon qu’elle regarde amoureusement, rien ne semble expliquer la nature de cette nuée bleue qui vient ternir ce beau tableau. Elle sautille de bonheur, se met à rire aux éclats mais la cigarette est toujours là, en toile de fond, tel un détail insignifiant sur une peinture. Nature abstraite salissant un bonheur équivoque, son omniprésence remet en question les apparences et perturbe l’équilibre. Son sourire est un leurre, une griserie voilant une grise mine. Le caractère fébrile de la jeune femme est pris en flagrant délit lorsque le filtre atteint ses lèvres, crispant son visage, chassant la gaieté et laissant apparaître une plaie béante. Elle nourrit son mal-être pour lui imposer le silence. Pour préserver un bonheur de façade, une euphorie insuffisante et éphémère. Noyée dans un flot de fumées, la joie résiste pourtant ; jusqu’à ce que les sourires finissent par se dissiper sous la brume.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} Mort addict

Elle se souvient de la première fois qu’elle s’est mise à se maquiller. Ses lèvres bien rouges devant le miroir, ça lui donnait fière allure. Une féminité sans égal, une certaine classe qu’on pouvait lui envier. Ce n’était plus la même. Enfin si, mais en mieux. Plus en confiance, plus attirante. Ce geste gracieux d’un rouge à lèvres flambant neuf qui caresse sa bouche, qui sublime son visage en le voilant d’une teinte écarlate et éclatante s’est vite révélé indissociable de son quotidien. Il lui devint indispensable de se peinturlurer de maquillage, parce qu’elle aimait plaire et se révéler audacieuse, embrassant son rouge à lèvres à longueur de temps pour raviver cette fierté flamboyante. Elle avait du charme mais elle préférait désormais se cacher derrière un baiser sanglant et provocant. Se dévergonder pour plaire davantage, instrumentaliser son attitude pour éveiller l’attention. Si le fond de teint venait voiler ses imperfections, son rouge à lèvres en garantissait une en superposant tour à tour des coloris toujours plus toxiques, et rehaussant le caractère superficiel de sa nouvelle personnalité. Une dépendance au désir de plaire était née, elle ne pouvait plus sortir sans maquillage, de peur de décevoir celles et ceux qui s’étaient mis à l’aimer pour sa beauté surfaite. Tromper les apparences et jouer les allumeuses avec son bâton pour marquer l’adversaire était devenu un jeu. Ses proies s’empourpraient quand elle leur soufflait au visage les mots qu’ils voulaient entendre, sans se douter que les traces ne partiraient pas sur le col de leur chemise. Qu’elles aient été framboise, coquelicot, carmin ou fuchsia, la dangerosité restait la même et l’issue inchangée. Perdue sous une couche de gloss toujours plus brillante, son corps et son âme vendus au diable, les flammes ardentes ont peu à peu consumé sa beauté illusoire. Son addiction au rouge à lèvres ne l’a pas tuée, mais elle lui a fait oublier qui elle était vraiment.

5. Mort Addict

Extrait du mort-né tome 2 des Volutes féminines.

{Volutes féminines} Rendez-vous sur le trottoir

VF - Rendez-vous sur le trottoir

Il est bientôt minuit et les phares des voitures défilent devant cette femme joliment vêtue et sa cigarette, bergère nébuleuse qui l’accompagne dans une virée solitaire et dangereuse. L’une s’embrase tandis que l’autre s’embarrasse. Sur le bord du trottoir, elles partagent un destin en commun, tracé d’un crayon à la mine brisée. Toutes les deux se mettent à nu pour vivre de chaleur, attendent de provoquer la flamme puis s’éteignent subitement, ne laissant qu’un semblant de plus grand-chose. La femme use de sa cigarette pour tuer le temps et la réduire en vulgaires chimères ; parce que chaque soir, les minutes s’apparentent à un piètre commerce de chair, un exhibitionnisme malheureux pour récolter de modestes billets. Pour vivre un peu quand il fera jour. La cigarette quant à elle use de la femme pour salir ses poumons comme d’autres souillent son corps ; parce qu’entre deux clients pas très recommandables, il faut bien consumer sa peine, remplacer la baise par la braise pour foutre sa santé en l’air. Pour ressentir l’enfer autant que de le vivre, s’y inviter le plus vite possible pour quitter ces nuits de débauche. D’ailleurs, voilà qu’une voiture s’arrête à quelques mètres. Un homme en descend, affamé de chair, gorgé d’égoïsme et assoiffé de luxure. Il ne reste qu’un court instant, car il ne paie qu’un temps limité ; il vide son sac puis s’en va, sans état d’âme. Son coeur est toujours désempli d’amour, son entrejambe est soulagé. Il n’était rien de plus qu’un client désireux de tromper sa femme avec une étrangère dont il se foutait bien. Seule la prestation de service devait rendre honneur au salaire qu’il lui reverserait. Le silence et l’ignorance importaient davantage que l’éthique et les sentiments. Ce n’est que du sexe comparable à une cigarette, un échange vif et destructeur suggérant le bien-être de façon subversive. De cette passion éphémère surgit une violence passagère, désarmante. Une relation malsaine et factice qui entame le moral et meurtrit le physique. Une passade qui s’achève par un piétinement, reléguant femme et cigarette au même statut de malpropre. La sensation atroce de finir au fond d’un caniveau, au bord d’un précipice. Mais les points communs s’arrêtent là. Avec sa jupe orange et son air aguicheur, le tabac est une catin prédisposée à passer à l’acte, sans abus de conscience. La nicotine se prostitue pour promouvoir le besoin, soumettre son détenteur et le détruire progressivement. La femme est sacrifiée sur le bord de la route, réduite à gagner sa vie en se soumettant aux désirs des hommes, immolant son corps désormais dévasté de l’intérieur. Des similitudes quant au devenir de l’une et de l’autre, mais des oppositions quant à leurs intentions. Le plus cruel finalement, c’est que l’homme a sûrement oublié que la femme n’est pas un objet. Qu’elle ne s’allume pas comme la putain de cigarette qu’elle tient entre ses doigts, et qu’elle ne se jette pas sur un lit comme on jette un mégot sur le sol. Au bout du compte, il ne reste de ces relations d’un soir que la fumée qui se dérobe sur le bord de la route, invitation flottant dans les airs pour signaler une belle-de-nuit en attente, un brasier dans la pénombre qu’il vaudrait mieux éteindre plutôt que d’en raviver les flammes.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} La prophétie

VF - La prophétie

Accoudée au rebord de sa fenêtre, elle balaye du regard l’horizon, avant de fixer son attention sur les multiples réverbères qui éclairent son village et qui lui rappellent ces innombrables cierges allumés dans l’église. Cette église où elle n’ose plus entrer, préférant commettre le pêché de prendre ses cigarettes pour les fumer religieusement. 

Cela fait quarante ans qu’elle croit aux vertus du tabac, bien plus qu’à ces gros pavés remplis de pages dans lesquels on raconte un tas d’histoires aux fidèles désespérés, pour leur donner de l’espoir et charmer leur allégresse. Elle a fait ce choix de rester terre à terre et de n’envisager aucune autre existence après celle-ci, célébrant la vie et embrassant la mort en s’allumant une nouvelle cigarette. Elle agit au nom d’une évasion passagère qui n’a rien d’illusoire, s’échappant vers un paradis où le corps brûle pour se préparer à l’enfer. 

Pendant le temps qu’il faut à d’autres pour prononcer une prière, la crucifixion de l’objet dans sa main lui scarifie le corps au nom de son entêtement. La promesse d’arrêter de fumer, qu’elle souhaitait immortaliser d’un signe de croix sur le calendrier, n’est plus qu’un lointain souvenir, un caprice inassouvi. En bonne brebis égarée, dictée par l’addiction plutôt que par ses convictions, rongée par ses malheurs ou par ses sautes d’humeur, elle se sacrifie sur l’autel du vice. Sur son testament, elle préfère consentir que la mort n’est que la continuité de ses actes, le résultat d’un cancer, celui des poumons certes, mais surtout de son obstination et de son dévouement pour la divine cigarette. 

Elle admet qu’au moins, la prophétie « Fumer tue » écrite sur chacun de ses paquets et promise aux dépendants est avérée, qu’elle n’est pas qu’un appât pour attirer de frêles esprits. Elle est une vérité sans évangile et une hérésie de renom pour laquelle elle se montrera fidèle jusqu’à son dernier souffle. 

« C’est à la lueur sur son visage que l’on verra son chagrin, jusqu’à ce qu’elle retourne dans la terre, d’où elle a été prise ; car elle n’est que cendres et elle retournera dans les cendres. »

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.