{Volutes féminines} Des sourires sous la brume

Au premier coup d’oeil, c’est son sourire qui captive l’attention. La courbure de ses lèvres dessine un sentiment gracieux et rassurant. Mais une fraction de seconde plus tard apparaît l’intrus. Cette fumée qui grimpe vers le ciel, le long de son bras, ébranle ce délicieux enjouement avant que ne vienne le geste tant redouté, contradiction d’une expression radieuse qui, le temps d’une inhalation, s’empare de cette humeur positive. Un acte délibéré provoquant un violent paradoxe, où la cigarette s’est invitée dans une situation inappropriée, dans laquelle elle n’avait ni sa place ni sa raison d’être. Visiblement épanouie au bras d’un compagnon qu’elle regarde amoureusement, rien ne semble expliquer la nature de cette nuée bleue qui vient ternir ce beau tableau. Elle sautille de bonheur, se met à rire aux éclats mais la cigarette est toujours là, en toile de fond, tel un détail insignifiant sur une peinture. Nature abstraite salissant un bonheur équivoque, son omniprésence remet en question les apparences et perturbe l’équilibre. Son sourire est un leurre, une griserie voilant une grise mine. Le caractère fébrile de la jeune femme est pris en flagrant délit lorsque le filtre atteint ses lèvres, crispant son visage, chassant la gaieté et laissant apparaître une plaie béante. Elle nourrit son mal-être pour lui imposer le silence. Pour préserver un bonheur de façade, une euphorie insuffisante et éphémère. Noyée dans un flot de fumées, la joie résiste pourtant ; jusqu’à ce que les sourires finissent par se dissiper sous la brume.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} Rendez-vous sur le trottoir

VF - Rendez-vous sur le trottoir

Il est bientôt minuit et les phares des voitures défilent devant cette femme joliment vêtue et sa cigarette, bergère nébuleuse qui l’accompagne dans une virée solitaire et dangereuse. L’une s’embrase tandis que l’autre s’embarrasse. Sur le bord du trottoir, elles partagent un destin en commun, tracé d’un crayon à la mine brisée. Toutes les deux se mettent à nu pour vivre de chaleur, attendent de provoquer la flamme puis s’éteignent subitement, ne laissant qu’un semblant de plus grand-chose. La femme use de sa cigarette pour tuer le temps et la réduire en vulgaires chimères ; parce que chaque soir, les minutes s’apparentent à un piètre commerce de chair, un exhibitionnisme malheureux pour récolter de modestes billets. Pour vivre un peu quand il fera jour. La cigarette quant à elle use de la femme pour salir ses poumons comme d’autres souillent son corps ; parce qu’entre deux clients pas très recommandables, il faut bien consumer sa peine, remplacer la baise par la braise pour foutre sa santé en l’air. Pour ressentir l’enfer autant que de le vivre, s’y inviter le plus vite possible pour quitter ces nuits de débauche. D’ailleurs, voilà qu’une voiture s’arrête à quelques mètres. Un homme en descend, affamé de chair, gorgé d’égoïsme et assoiffé de luxure. Il ne reste qu’un court instant, car il ne paie qu’un temps limité ; il vide son sac puis s’en va, sans état d’âme. Son coeur est toujours désempli d’amour, son entrejambe est soulagé. Il n’était rien de plus qu’un client désireux de tromper sa femme avec une étrangère dont il se foutait bien. Seule la prestation de service devait rendre honneur au salaire qu’il lui reverserait. Le silence et l’ignorance importaient davantage que l’éthique et les sentiments. Ce n’est que du sexe comparable à une cigarette, un échange vif et destructeur suggérant le bien-être de façon subversive. De cette passion éphémère surgit une violence passagère, désarmante. Une relation malsaine et factice qui entame le moral et meurtrit le physique. Une passade qui s’achève par un piétinement, reléguant femme et cigarette au même statut de malpropre. La sensation atroce de finir au fond d’un caniveau, au bord d’un précipice. Mais les points communs s’arrêtent là. Avec sa jupe orange et son air aguicheur, le tabac est une catin prédisposée à passer à l’acte, sans abus de conscience. La nicotine se prostitue pour promouvoir le besoin, soumettre son détenteur et le détruire progressivement. La femme est sacrifiée sur le bord de la route, réduite à gagner sa vie en se soumettant aux désirs des hommes, immolant son corps désormais dévasté de l’intérieur. Des similitudes quant au devenir de l’une et de l’autre, mais des oppositions quant à leurs intentions. Le plus cruel finalement, c’est que l’homme a sûrement oublié que la femme n’est pas un objet. Qu’elle ne s’allume pas comme la putain de cigarette qu’elle tient entre ses doigts, et qu’elle ne se jette pas sur un lit comme on jette un mégot sur le sol. Au bout du compte, il ne reste de ces relations d’un soir que la fumée qui se dérobe sur le bord de la route, invitation flottant dans les airs pour signaler une belle-de-nuit en attente, un brasier dans la pénombre qu’il vaudrait mieux éteindre plutôt que d’en raviver les flammes.

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} La prophétie

VF - La prophétie

Accoudée au rebord de sa fenêtre, elle balaye du regard l’horizon, avant de fixer son attention sur les multiples réverbères qui éclairent son village et qui lui rappellent ces innombrables cierges allumés dans l’église. Cette église où elle n’ose plus entrer, préférant commettre le pêché de prendre ses cigarettes pour les fumer religieusement. 

Cela fait quarante ans qu’elle croit aux vertus du tabac, bien plus qu’à ces gros pavés remplis de pages dans lesquels on raconte un tas d’histoires aux fidèles désespérés, pour leur donner de l’espoir et charmer leur allégresse. Elle a fait ce choix de rester terre à terre et de n’envisager aucune autre existence après celle-ci, célébrant la vie et embrassant la mort en s’allumant une nouvelle cigarette. Elle agit au nom d’une évasion passagère qui n’a rien d’illusoire, s’échappant vers un paradis où le corps brûle pour se préparer à l’enfer. 

Pendant le temps qu’il faut à d’autres pour prononcer une prière, la crucifixion de l’objet dans sa main lui scarifie le corps au nom de son entêtement. La promesse d’arrêter de fumer, qu’elle souhaitait immortaliser d’un signe de croix sur le calendrier, n’est plus qu’un lointain souvenir, un caprice inassouvi. En bonne brebis égarée, dictée par l’addiction plutôt que par ses convictions, rongée par ses malheurs ou par ses sautes d’humeur, elle se sacrifie sur l’autel du vice. Sur son testament, elle préfère consentir que la mort n’est que la continuité de ses actes, le résultat d’un cancer, celui des poumons certes, mais surtout de son obstination et de son dévouement pour la divine cigarette. 

Elle admet qu’au moins, la prophétie « Fumer tue » écrite sur chacun de ses paquets et promise aux dépendants est avérée, qu’elle n’est pas qu’un appât pour attirer de frêles esprits. Elle est une vérité sans évangile et une hérésie de renom pour laquelle elle se montrera fidèle jusqu’à son dernier souffle. 

« C’est à la lueur sur son visage que l’on verra son chagrin, jusqu’à ce qu’elle retourne dans la terre, d’où elle a été prise ; car elle n’est que cendres et elle retournera dans les cendres. »

Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.

{Volutes féminines} L’enfant grise

VF T1 - L'enfant grise

Elle est née avec des poumons gris. Avant même de voir la lumière du jour et le bleu du ciel, le monde n’avait pas fière allure. Il y a ce parfum qui lui irrite le nez et brouille la vue, alors qu’elle découvre à peine son corps. Elle s’est déjà embrumée. 

Elle a des yeux de couleur perle. Les murs de sa chambre ont perdu de leur éclat avant même qu’elle y ait passé sa première nuit. L’air ambiant et les objets de décoration ont cette teinte voilée par ce filtre permanent. Elle a ces reflets argentés dans le regard.

Elle a des sens cachés. Ses repas ont un arrière-goût d’usine chimique. De la viande à l’ammoniac, des légumes au monoxyde de carbone, des pâtes assaisonnées à l’acide cyanhydrique… Elle se nourrit de poivre et sel toxiques. 

Elle marche avec le souffle déjà court. Maman ne lâche jamais sa cigarette durant les promenades en poussette ou quand elle lui tient la main pour l’accompagner à l’école. Ce filet de fumée est toujours là. Elle a ce frère irréel et volatile qui la suit.

Elle devient une grande pâlichonne. À force de grandir dans le brouillard et de fumer passivement, son corps de jeune fille est recouvert de vêtements qui sentent le tabac froid, de cendres égarées. Elle a ce visage éteint et morne.

Elle vit l’adolescence comme une contradiction. Une lutte entre le bon sens et la colère, avec cette animosité contre ce gris permanent et envahissant. Il y a l’hésitation de vaincre le mal par le mal. Elle en tient une entre ses doigts.

Elle allume sa première cigarette. Prisonnière de ces nuages, baignée dans la grisaille, il y a ce désir inexplicable d’ingérer soi-même le poison. De mutiler une âme déjà flétrie en perpétuant l’inconscience de ses parents. Elle préfère en crever. Au plus vite.

Le ciel est injustement gris en ce matin où l’adolescente est à peine une jeune femme. Elle vient tout juste d’être majeure, allongée sur un lit d’hôpital. Le verdict des médecins est sans appel.  Trop de gris dans sa tête. Trop de gris dans son corps. 

Une existence aussi courte que son souffle, aussi terne que sa peau, aussi tragique que cette putain de drogue. L’avenir quant à lui, est aussi sombre que ses poumons noircis. Sa santé fragile a été créée par des parents négligents. Inconscients. Des meurtriers.

Elle s’enfuit de sa chambre et détourne l’attention des infirmières. Mourante mais dépendante, elle s’en grille une dernière pour la route. Elle embrasse le démon, embrase ses poumons. Pour mourir comme elle est née. Grise.


Extrait du tome 1 des Volutes féminines auto-publié chez Librinova.